vendredi 31 juillet 2009

L’artisan résiste à la crise

C’est ce que semble dire un billet des Échos que m’envoie Thierry Samama.

Pourquoi : peu international, et très informellement adaptable : anticyclique car anti juste à temps, revenus et charge de travail (distribuée éventuellement à sa famille) fonction des circonstances.

Qu’en déduire ? Peut-être que l’artisan applique mieux la théorie économique que ceux qui s’en servent pour justifier leur enrichissement. En effet, comme dans la théorie de Knight, et contrairement au financier qui ne rend jamais ses bonus, l’artisan assure l’incertitude : l’excès des périodes fastes est réinvesti lors des périodes difficiles. C’est ce type de comportement qui justifie la possession des profits, et de l’entreprise.

Compléments :

  • À qui appartient le profit ?
  • Un complément ajouté avec retard. Autre explication possible : la théorie économique a été écrite en pensant à l'artisan (plus exactement au petit entrepreneur), et non à la grande entreprise. (En appui de cette idée : L'économie en perspective de J.Galbraith.)

Urbanisation, guerre et commerce, cavaliers de l’apocalypse

Les revenus européens de l’Ouest ont été considérablement plus élevés que ceux du reste du monde pendant la période 1500 – 1700. L’explication : un taux de mortalité particulièrement haut, donc peu de gens pour se partager beaucoup de richesses. Mécanisme :

  1. Trois facteurs favorables : un habitat très urbain, et des villes très insalubres (« sans in-migration les villes européennes auraient disparu avant 1850 »), guerres continuelles et commerce florissant véhiculent les épidémies très efficacement (6000 Rochelais partis faire la guerre à Mantoue apportent la peste qui tue un million de personnes). Ce d’autant mieux que jusque-là les populations européennes étaient isolées les unes des autres et donc non immunisées à leurs maux respectifs.
  2. Et un cercle vertueux : la peste de 1348-50 élimine entre un tiers et 50% de la population européenne, puis :

L’augmentation temporaire des revenus a changé la nature de la demande. Malgré un nombre plus grand d’enfants, les gens avaient plus que nécessaire pour la simple subsistance – les pertes de population étaient trop importantes pour être absorbées entièrement par la réponse démographique. Une partie des revenus en excès ont été dépensés en biens manufacturés. Ces biens étaient principalement produits dans les villes. Ainsi, la taille des centres urbains crût. L’augmentation des revenus généra aussi plus de commerce. Finalement, le nombre et la richesse croissante des villes augmentèrent la taille du secteur monétisé de l’économie. La richesse des cités pouvait être taxée ou saisie par les gouvernants. Les ressources disponibles pour les guerres crûrent (…) Par conséquent, au fur et à mesure que le revenu par tête augmentait, le taux de mortalité croissait.

Un cas de globalisation qui se nourrit des maux humains. Un cas général ?

Compléments

  1. L’étude qui est à l’origine de ce billet (à qui je dois aussi mes « cavaliers ») : Wars, plagues, and Europe’s rise to riches.
  2. Cette étude complète un précédent billet (Pourquoi la Révolution industrielle ?) en examinant la période qui la précède.

jeudi 30 juillet 2009

TF1 et ARTE

Pourquoi les Français disent qu’ils préfèrent ARTE, mais regardent TF1 ? Application des théories d’Edgar Schein :
  1. Nos habitudes (regarder TF1) sont des « artefacts ».
  2. L’homme donne des explications de son comportement en ayant recours aux « valeurs officielles », à ce que notre culture nous dit être bien : regarder ARTE. Le paradoxe révèle qu’il y a anguille sous roche.
  3. En fait notre comportement obéit à des « hypothèses fondamentales » qui sont enfouies dans l’inconscient collectif.
La théorie de Galbraith dit que la communication joue sur les faiblesses de l’homme pour en faire un consommateur prévisible. En fait, ce n’est pas tant la publicité qui a cet effet que l’idéal anglo-saxon que diffuse la télévision. Alors nos hypothèses de base, inculquées par TF1, seraient liées à un style de vie, que nous ne pouvons vivre que sur TF1. A creuser.

Compléments :
  • Des effets délétères de la télévision.
  • Galbraith : L’ère de la planification.
  • D’une manière générale, l’entreprise moderne joue essentiellement sur les faiblesses humaines. C’est ainsi qu’elle nous transforme en obèses ou qu’elle force la dose de nicotine pour nous rendre dépendants de la cigarette (voir sur le sujet Révélations, le film de Michael Mann).

Les marchés sont prévisibles

Jusqu’ici la théorie économique voulait que les marchés soient parfaits. J’avais plutôt tendance à penser qu’ils étaient humains, c’est-à-dire qu’ils suivaient des règles. Un nouvel article semble m’approuver :

Pendant une période il y avait corrélation entre taux de change dollar / euro et taux d’intérêts nationaux respectifs, depuis quelques temps un nouveau paramètre est entré en jeu : la peur du risque.

Le marché, comme les organisations, subit des changements : il suit des règles, puis rien ne va plus, et de nouvelles règles apparaissent. Ses zones de prévisibilité ont une durée imprévisible, et ce qui émergera ensuite l'est probablement aussi. Ce n’est qu’avec le temps que l’on s’y retrouve à nouveau.

Compléments :

mercredi 29 juillet 2009

Taxe carbone

J’ai vu passer deux ou trois articles sur le sujet de la taxe de M.Rocard. Il y a quelque chose que je n’aime pas dans certaines nouvelles, c’est la façon dont les critiques sont formulées. Et je rapproche ce problème du débat qui a lieu aux USA sur la réforme du système de santé.

Ce qui me choque c’est que la critique soit totalement destructrice. La réforme est mauvaise, il faut la démolir. Or, ce qui est éventuellement mauvais, ce n’est pas la réforme, mais sa mise en œuvre, et vraisemblablement de manière marginale. Elle peut être corrigée. Ce qui me choque aussi est que dans tous les cas, les enjeux sont tels qu’il vaut mieux une réforme que pas de réforme du tout.

Je comprendrais donc que les critiques disent 1) nous sommes d’accord qu’il est inadmissible que 25% des Américains soient peu ou mal assurés, ou nous voulons que notre développement soit durable 2) nous sommes prêts à faire des sacrifices pour le bien collectif mais 3) nous ne voulons pas être les dindons de la farce. Mais je ne comprends pas que parce qu’ils sentent leurs intérêts un peu touchés, ils inventent des explications invraisemblables pour trucider le bien général.

Mais ce qui me surprend encore plus, c’est qu'on ne leur dit rien.

Cela me rappelle l’analyse faite par Marc Bloch de la défaite de 40 (L’étrange défaite) : d’un côté les généraux français étaient convaincus qu’ils ne pouvaient pas compter sur leurs troupes ; de l’autre les usines d’armement étaient en grève pour obtenir une meilleure paie. Ce qui est étonnant dans ces circonstances c’est qu’il ne se trouve personne pour expliquer à tout ce monde que ce n’est pas parce qu’il soupçonne qu’une partie de la population ne va pas faire son devoir que ça le décharge de ses responsabilités.

Il existe une presse qui réussit

En Angleterre, au milieu d’une Bérézina généralisée, un petit nombre de titres régionaux prospèrent (True grit).

Ces journaux, et d’autres comme eux, réussissent parce qu’ils ont gardé les meilleures caractéristiques de leur passé. Ils ont de faibles coûts fixes et peu de dettes. Ils couvrent les nouvelles locales et la politique qui compte pour les gens. Ils croient en eux, ce qui, d’après certains, se traduit dans une forte satisfaction du personnel et un faible taux de démission. Et ils sont souvent dans des régions riches où les lecteurs – vacanciers et retraités – ont le temps de lire les journaux et ont peu de chances d’être attirés par Internet.

Surtout, leur propriétaires-éditeurs on la volonté de se battre.

Je note aussi qu’ils ont gardé de vieilles machines, et des journaux en noir et blanc.

Par ailleurs, deux autres nouvelles intéressantes (The town without news) :

  1. Les titres qui coulent le font exactement pour les mêmes raisons qu’en France : ils étaient beaucoup trop dépendants des petites annonces.
  2. La presse régionale anglaise disparaît, mais le besoin en informations demeure, et Internet ne le satisfait pas. Du coup, le pays est en train de chercher des solutions de fortune à son besoin de nouvelles locales (à base de papier).

Ce que la théorie économique n’a pas prévu, c’est l’homme. Quand il est trop idiot pour exploiter l’innovation, celle-ci détruit ce qu’elle devait remplacer, sans le remplacer. C’est ce que j’ai appelé ailleurs la « destruction destructrice ».

Compléments :

Pourquoi le mauvais gagne-t-il toujours ?

Discussion sur les fonds ISF : il paraît que l’année dernière ils ont levé des masses d’argent en suscitant des espoirs qu’ils n’ont pu tenir. Ceux qui se constituent maintenant ne trouvent que méfiance.

Hier, j’entends un professeur de philosophie parler de Nietzsche et dire qu’il n’était pas ce qu’en a fait Hitler. Il en est probablement de même de toute la pensée allemande, qu’un esprit inférieur pourrait croire aller comme un seul homme, et à grandes enjambées, vers le national socialisme (Le savant et le politique).

On pense aussi à l’énergie nucléaire et à ses bombes. Pourquoi les innovations semblent-elles toujours commencer par être utilisées contre nos intérêts ?

Parce que c’est l’exploitation de l’innovation qui est la plus facile à mettre en œuvre ? Le plus rapide à en tirer profit est celui qui sait traverser le système immunitaire de la société (les règles qui guident ses décisions), et qui est le moins encombré possible ? Celui qui sait séduire, mais qui ne sait pas faire ? Le virus a un avantage concurrentiel ? Bien entendu, c’est l’échec. S’ensuit alors une gueule de bois sociale qui peut-être fatale à celui qui aurait su correctement tirer parti de l’innovation.

Si la société n’est pas tuée par les premières applications de l’innovation, elle en sort renforcée. Pour paraphraser Nietzsche.

mardi 28 juillet 2009

Le marché nuit gravement à la santé

Paul Krugman découvre qu’une grande partie des Américains croit que le marché peut résoudre les problèmes d’assurance santé du pays, et que la théorie économique est d’accord là-dessus. Or, la théorie économique dit le contraire, depuis longtemps. Il pensait ce résultat connu de tous.

Il a écrit un billet sur le sujet, qui a déclenché une avalanche de commentaires sans précédent. Signe qu’il avait mis le doigt sur une question importante. B.Obama a mis la charrue avant les bœufs. Il a oublié la petite explication qui, une fois comprise, aurait fait que la nation se serait emparée de ses idées. Et il l’a oubliée, parce qu’elle semble évidente au grand intellectuel qu’il est, et que celui qui est réformé ne l’est pas.

Voilà quelque chose de surprenant et de général. D’un côté il est incompréhensible pour l’élite que le peuple ne saisisse pas des choses qui vont de soi. De l’autre, une fois que le peuple a compris, ce qui semblait extrêmement complexe à l'élite, la mise en œuvre de la réforme, devient un non événement. Cela s’explique par la division des tâches dans la société : il y en a qui savent penser et d’autres faire. Voilà aussi la source d’une méprise bien connue : le grand patron pense que ses collaborateurs refusent de mettre en œuvre ses idées, alors qu’ils ne les ont pas comprises, faute d’une explication qui est évidente pour lui. Il en vient à croire que le peuple n'obéit qu'au bâton ou à la carotte.

Mais ce n’est pas tout. Ce qui fonde notre comportement n’est pas du ressort du raisonnement mais de la croyance inconsciente. Par exemple, pour l’Américain le marché est la solution la plus efficace à tous les problèmes humains. Et ça va tellement de soi qu’il ne peut pas concevoir que la science ne l’approuve pas. Le simple fait de laisser entendre que le marché n’est pas une panacée est un véritable tremblement de terre. Mais il faut cette catastrophe pour que la réforme démarre.

Attention. Nouveau paradoxe frustrant. Le tremblement de terre ne donne pas tout de suite un résultat. Car c’est un drame de même nature que celui que subissent les parents des victimes d’un crash aéronautique. On n’est pas dans le domaine de la raison, de la démonstration, mais dans celui du deuil. Ça ne se guérit pas par des mots, mais avec l’équivalent d’une cellule psychologique. Ce n’est qu’une fois que les émotions ont été soignées que la raison prend le relais. Il faut attendre longtemps mais quand elle s’est libérée de l’émotion, le problème est réglé en deux mouvements. Mais ça, c’est incompréhensible pour les intellectuels qui nous gouvernent.

Complément :

  • Le billet de P.Krugman donne un lien vers l’étude originale de K.Arrow.

Quelle stratégie pour l’Europe ?

Mes interrogations sur l’Europe m’ont fait lire 4 livres. Où en suis-je ? Qu’est-ce que j’en tire : diagnostic et recommandation ?

  • L’Europe c’est ni fait ni à faire, elle ressemble à un adolescent qui aurait la taille d’un adulte, mais qui ne se serait pas libéré de ses parents (les USA). Sa caractéristique n°1 : irresponsabilité. L’Europe c’est aussi un assemblage de nations continentales et de pays anglo-saxons dont la culture est non seulement très éloignée de celle des premiers, mais qui est affligée d’un vice majeur (un individualisme autodestructeur - USA : besoin de réforme).
  • J’en arrive donc à penser que la première question que l’Europe doit se poser est de savoir si elle veut marcher sur ses jambes. Si oui, il va falloir affronter l’inconnu, seul. Et se donner les moyens nécessaires. Seconde question : les mondes anglo-saxons et continentaux doivent-ils s’interpénétrer ? L’Amérique doit-elle rester membre de l’UE ? Si oui, il va falloir leur donner un sérieux coup de main pour qu’ils corrigent leurs déficiences.

Avenir du monde

Mon étude des rapports Europe / USA, et plus généralement, la remise en ordre des idées de ce blog, me fait entrevoir une progression (possible) du monde en trois étapes : la guerre, la manipulation, et la raison.

  1. J’ai été surpris par le discours de B.Obama à Strasbourg. Il semblait considérer Strasbourg comme une sorte de ville du monde, pas française pour deux sous, symbole de la stupidité des nationalismes et de l’inutilité de l’histoire européenne. Ça m’a semblé désobligeant pour ceux qui ont péri dans ses guerres. Ils croyaient en une cause qui les dépassait. Ce que ne comprend pas l’Amérique, c’est que derrière les guerres européennes, il y a un affrontement entre cultures respectables, pour la direction d’une éventuelle société globale.
  2. Les Américains croient savoir comment réformer le monde : en le modelant à leur image. Oui, mais nous ne voulons pas d’un matérialisme désespérant. Alors, allons-nous en venir aux mains ? Ils ont trouvé mieux : nous démontrer l’intérêt de les suivre. Cependant, la démonstration n’est pas honnête. Ils ont inventé une science trompeuse : l’économie. Plus généralement, ils ont réécrit la signification des valeurs qui symbolisent le « bien » pour nous de façon à ce qu’elles reflètent ce qu’ils croient bien. Finalement, ils semblent avoir une compétence innée à réussir ce que les psychologues appellent « framing ». C'est-à-dire à manipuler les critères de bien et de mal implicites dans une discussion pour amener leur interlocuteur à leur donner raison (exemple du procédé : « 80% de nos produits n’intéressent pas le marché », sous-entend qu’il est bien d’intéresser le marché).
  3. La prochaine étape du développement humain est donc peut-être de régler nos questions de fusions culturelles, sans conflit, mais aussi sans manipulation. Pour cela il faut probablement dépoussiérer les idées sur la raison des philosophes des Lumières et se demander ce que son usage signifie. Il faut aussi s’interroger sur la science. Nous savons qu’elle ne peut pas nous montrer l’idéal, par contre il me semble qu’elle peut nous indiquer ce que peut être un débat raisonnablement rationnel, qui évite les manipulations. Enfin, les techniques de conduite du changement ont peut-être leur mot à dire : le problème à régler est une question classique de changement, qui se rencontre dans les fusions d’entreprises : il s’agit de faire de plusieurs cultures une seule.

Compléments :

lundi 27 juillet 2009

Michel Barnier et la réglementation financière européenne

Le Monde fait une observation qui me semble juste : la France veut imposer Michel Barnier comme régulateur européen ; c’est une erreur. Il ne faut pas que ce régulateur puisse être soupçonné de préjugé (ce qui sera le cas s’il est allemand, anglais ou français). Pour moi, le commissaire au marché intérieur doit être un animateur du changement, un donneur d’aide et pas de leçons. Sinon il suscitera une résistance au changement, qui le fera échouer.

Car l’adoption d’une réglementation est un changement. Si l’on suit les techniques de mes livres :

  1. Préparation du changement : on fera un audit permettant de définir les questions à résoudre, et les solutions envisagées par les uns et les autres, et celles qui sont inenvisageables ; d’où on tirera des objectifs « macroscopiques » qui fassent l’unanimité (qu’attend-on de la réglementation ?) ; et une méthode que suivra la réflexion sur le problème posé (cette réflexion doit aboutir au dispositif de réglementation).
  2. Construction du plan d’action : un animateur du changement, appliquant la méthode précédente, fera la navette entre les protagonistes de l’affaire, afin de dégager une solution qui les satisfasse tous (négociation).
  3. Mise en œuvre du plan d’action : promulgation des lois. La question de la mise en œuvre du changement est plus simple dans une administration que dans l’entreprise.

Compléments :

Fondation de l’Union Européenne

HARPER, John Lamberton, American visions of Europe, Cambridge University Press, 1994. 4ème billet sur l’Europe et ses fondations. Toujours la même question : qu’avaient en tête les fées qui se sont penchées sur son berceau, et en quoi cela oriente-t-il notre histoire ?

Le livre examine les idées de trois dirigeants américains. Elles représentent les trois principaux courants de pensée qui s’affrontent dans la tête et les actes de la diplomatie américaine quand il est question d'Europe.

Une Europe schizophrène

Pour commencer par la fin, le problème que l’Europe pose aux Américains est « comment protéger le reste du monde – au moins leur propre expérience politique et sociale – des tendances destructrices de l’Europe, pas nécessairement pour sauver l’Europe elle-même. »

Ils n’ont pas trouvé de solution à la question : « les États unis semblent déchirés entre deux remèdes possibles : d’un côté, essayer de continuer à circonscrire l’autonomie des puissances européennes et de maintenir le degré de tutelle sur les affaires européennes auquel ils se sont habitués ; de l’autre, favoriser une plus grande initiative européenne, quelle qu’en soit la conséquence. »

Les Européens de tout bord partagent cette hésitation, entre union et nationalisme, autonomie et besoin de protection (américaine). Pas besoin d’aller chercher plus loin les raisons de l’état actuel de l’UE ?

Le livre a l’intérêt supplémentaire de montrer trois expériences de conduite du changement:

Franklin Delano Roosevelt ou la mise hors service de l'Europe

FDR voit l’hémisphère occidental comme un sanctuaire de valeurs fondamentales, divisé entre une Amérique jeune et vertueuse, et une Europe décadente et corrompue. Il veut sauver le monde de l’Europe. Pour cela, il va la dissoudre en une multitude d’Etats tenus en respect par URSS et Grande Bretagne qui joueront à diviser pour régner. L’Amérique, une fois revenue à son habitat naturel, à ses affaires, contrôlera cet ensemble à distance.

À ce dispositif s’ajoute un directoire mondial, dont les USA seraient le pivot. Il est composé de 4 gendarmes : USA, Chine, URSS et Grande Bretagne. S’il méprise cette dernière, il la conserve pour des raisons de solidarité anglo-saxonne. Il estime la Russie et la Chine (qui s’annonce comme une marionnette) des Etats neufs et rationnels, à l’image des USA, avec lesquels il est possible de s’entendre pour refaire le monde.

Sa stratégie consiste à jeter l’Amérique dans la guerre le plus tard possible, de façon à ce que les combattants soient tellement épuisés qu’ils n’aient plus rien à lui refuser. Cependant, il doit intervenir avant que l’un d’eux (à commencer par la Grande Bretagne) ait pris le dessus : l’Europe ancienne renaîtrait alors.

Il abandonne l’Europe de l’Est, qu’il méprise, à l’URSS, laisse l’armée polonaise se faire massacrer, pour ne pas être désagréable à Staline, et espère que l’Allemagne se disloquera et reviendra à la multitude d’Etats microscopiques qu’elle était avant 1870.

Mais cette révolution culturelle, dont l’ampleur ridiculise celle de Mao, rencontre l’entêtement des faits. La vieille Europe refuse de renoncer à son âme, Staline n’est pas aussi amical que prévu, et l’opinion publique américaine veut la liberté pour les peuples libérés. FDR meurt opportunément.

George F.Kennan ou l’Europe a son meilleur

George Kennan est un diplomate. Contrairement aux deux autres personnages, il connaît bien l’Europe du nord et la Russie (il parle allemand et russe, et est marié à une Norvégienne). D’une certaine manière il est l’opposé de FDR : pour lui l’Europe représente la culture et l’esprit face à l’uniformisation matérialiste américaine. Il faut l’aider à trouver le destin qu'elle mérite.

Il doit son heure de gloire à l’invention du « containment ». Il pensait que l’URSS était une étape provisoire dans l’histoire de la Russie ; il fallait donc l’aider à poursuivre sa transition. Alors, elle deviendrait un contributeur essentiel au développement de l’Occident. Réussir cette transformation était simple. L’URSS reculait devant la force, elle était instable, et la mort de Staline lui poserait de grands problèmes. Il fallait la soumettre à une pression externe qui amènerait sa population à se réformer d’elle-même.

Il voulait construire le monde en 3 sphères. D’un côté les Anglo-saxons, de l’autre la Russie, et enfin une Europe sans Angleterre (elle cherche traditionnellement à la disloquer) dont le moteur serait une Allemagne qui lui apporterait son dynamisme entrepreneurial et fédérerait des pays de l’Est anarchiques, ramenant ainsi l’URSS en Russie. L’Europe fournirait à l’Allemagne l’espace que réclamait une énergie créatrice jusque-là contrariée, d’où guerres. Pour maîtriser cette Allemagne réunifiée les nations européennes seraient obligées de construire une fédération forte. C’était l’idée hitlérienne qui n’aurait pas déraillé. Une fois l’édifice en place, les troupes américaines pourraient revenir chez elles, de ce fait réduisant l'hostilité ressentie par l'URSS - hostilité nécessaire à sa cohésion. C'était la théorie des dominos, prise à l'envers.

La vision de Kennan s’est heurtée à des obstacles. L’administration américaine pensait que l’URSS avait besoin d’une zone d’influence ; le plan Marshall a voulu faire une Europe à l’image, matérialiste, des USA ; les Européens étaient effrayés par une Allemagne réunifiée, et trop irresponsables pour faire autre chose que d'utiliser leurs faiblesses pour soutirer des aides aux USA.

Dean G.Acheson ou la solution médiane

Dean Acheson est le ministre des affaires étrangères des débuts de l’Europe. Contrairement aux deux autres, il ne semble pas avoir d’idées bien arrêtées sur l’avenir de l’Europe. C’est aussi un Américain de plus fraiche date (son père est né en Angleterre), qui ne partage pas l’anxiété de « l’entanglement » européen (cette obsession vient de Washington qui a fait promettre à ses descendants de ne jamais se compromettre dans les affaires des autres). Au contraire il croit en la nécessité d’une relation entre USA et Europe. C’est un avocat qui semble avoir le profil du « donneur d’aide » des sciences du changement : il essaie d’aider ceux avec qui il travaille à résoudre leurs difficultés. Il s’appuie sur ce qui compte pour ses interlocuteurs.

Le consensus alors est que le salut européen passe par l’union. Devant la faiblesse européenne, il est convenu que les USA soient un leader, pendant quelques années. Acheson va tenter de réaliser ce plan. Il en sortira épuisé. Non seulement les Etats européens n’ont aucune motivation pour l’union, mais encore on craint qu’ils ne s’effraient de la faiblesse américaine (notamment lors de ses difficultés coréennes), ou de ses velléités de les abandonner, et n’optent pour la neutralité. La question est résolue lorsque les nations européennes prennent l’initiative de demander aux USA une aide militaire permanente. Paradoxalement l’OTAN est un succès diplomatique français.

La CECA est un succès inattendu qui redonne un peu de courage à Acheson. Il tente alors d’amener l’Europe à constituer une armée (CED). Après une exténuante série de rebondissements (par exemple, la France essaie de faire payer le surcoût qu’entraîne le projet par les USA), un apparent succès (conférence de Lisbonne), la CED est rejetée. Les Européens savaient depuis le début qu’elle ne passerait pas. Ils auraient abusé Acheson pour lui soutirer des avantages. En fait, ce qu’Acheson a réussi est ce que les nations européennes ont voulu. Du moins est-ce ce que pense l’auteur.

Héritage

Les 3 tendances précédentes semblent influencer tour à tour la politique américaine. La tendance Acheson, d’une Amérique relativement impliquée en Europe, qui y a un rôle de leader, domine. Mais il y a des instants Kennan, par exemple à l’époque Brzezinski, de retrait des troupes américaines d’Europe. Et aussi des impulsions FDR, à la fois à l’époque Kissinger, mais aussi lorsque l’Amérique a cru convertir au libéralisme de marché les pays émergents, en abandonnant une vieille Europe irrécupérable.

Changement

Enfin, ce livre est un cours de conduite du changement. Tous les trois ont échoué, parce qu’ils ont voulu, à des degrés divers, passer en force, imposer à des peuples une vision qu’ils ne partageaient pas.
  • Roosevelt paraît le parfait apprenti sorcier qui veut manipuler le monde sans rien en connaître.
  • Kennan connaît la culture des pays européens, et croit que le nazisme et le communisme ont un revers honnête vers lequel il est possible de faire basculer l’Europe et la Russie. Voilà les bases mêmes des techniques de conduite du changement : utiliser les hypothèses fondamentales de sa culture pour amener un groupe dans une direction désirée (cf. Edgar Schein). Mais c’est un homme de conviction, de mots, et pas d’action. Or, le facteur clé de succès du changement c'est son contrôle.
  • Quant au donneur d'aide Acheson, s’il n’a pas réussi ce qu’il voulait, il a peut-être été le catalyseur d’un changement colossal, sans précédent. En peu d’années l’Allemagne est redevenue souveraine, l'Europe a enterré des siècles d'hostilité, les Européens de l'Ouest ont trouvé la sécurité, l’OTAN a été créé, ainsi que la CECA, le fondement de l’UE. D’ailleurs l’UE n’est-elle pas, du point de vue américain, un compromis idéal ? Un moyen terme optimal entre les idées de Kennan et celles de Roosevelt ? Suffisamment forte pour contribuer à la résistance au communisme, suffisamment prospère pour être un grand partenaire économique des USA, suffisamment divisée pour ne pas pouvoir présenter de danger pour les USA, qui en tirent facilement les ficelles ?
Quant aux Européens pourquoi sont-ils entrés dans ce montage ? Les USA, inconsciemment, ont-ils fait émerger la classe dirigeante et les régimes politiques que demandaient leurs plans ?

Compléments :

dimanche 26 juillet 2009

Still walking

Film japonais.

Ce que j’aime dans les films japonais, c’est qu’ils parlent des drames de la vie, des conflits de génération… mais d’une manière d’autant plus saisissante que l’émotion est dissimulée par les rites d’une culture infiniment raffinée.

Celui-ci ressemble un peu à Voyage à Tokyo, mais en bien plus optimiste.

En outre il partage une de mes très vieilles théories, mais je ne dirai pas la fin du film.

Rentabilité des réseaux sociaux

Tweeting all the way to the bank traite de la rentabilité des réseaux sociaux. Honnêtement, je n’y vois rien de fracassant.

Un « réseau social » peut-il être rentable ? Les deux mots vont-ils ensemble ? Comment quelque-chose qui est basé sur des sentiments désintéressés (entraide, amitié…) peut-il gagner de l’argent ?

D’ailleurs les réseaux sociaux n’entrent-ils pas dans la logique de Wikipedia ou de l’Open source ? ne devraient-ils pas être gratuits, financés par la bonne volonté et les dons de la communauté ? Éventuellement en tirant des royalties des dérivés des technologies sous-jacentes utilisés par le secteur privé ?

Lippi

Exposition au Palais du Luxembourg. Avant de m’y rendre j’avais eu la pensée suivante : on est tellement habitué aux photos de tableaux sur ordinateur (éclairés par derrière) que lorsque l’on voit les originaux on les trouve obscurs. Une réflexion que je me suis faite lors d’une visite du Petit palais.

Et bien j’avais tort, ce qu’il y a d’extraordinaire dans cette exposition est la restauration des œuvres. Du coup, l’art des siècles suivants paraît terne et sans vie.

Bien sûr, ces œuvres ne prétendent pas à une quelconque réalité, ou à une quelconque abstraction d’ailleurs, ce qu’elles font passer, c’est autre chose : une émotion. J’ai déjà eu cette impression à la vue de quelques icônes du Petit palais. (Ici aussi, c’est de la peinture sur bois ; par ailleurs, il y a d’étonnantes sortes de bas reliefs.)

Finalement ce qui fait le « progrès » de l’art, c’est l’incapacité à comprendre le génie des siècles passés ?

samedi 25 juillet 2009

Conservateurs anglais et Europe

Alors que je croyais que le mécanisme du parlement européen était celui du parlement allemand, il semblerait que les Allemands reprochent au premier son principe naturel de coalition qui fait que le choix de l’électeur ne compte pas. Le sort des conservateurs britanniques leur donne à la fois raison et tort :

Le prochain parti de gouvernement anglais a voulu monter un groupe eurosceptique. C’est un assemblage hétéroclite de partis européens exotiques d’opinions très éloignées des siennes, dans lequel il n’est sûrement pas très à l’aise. En outre, les partis europhiles se plaisent à lui faire des niches qui le ridiculisent tous les jours un peu plus. Il n’aura aucun pouvoir à Bruxelles, le vote des électeurs britanniques n’aura pas mieux compté qu’un vote blanc.

Est-on parti pour une prédiction auto-réalisatrice : parce que les sensibilités anglaises ne sont pas représentées au parlement, les Anglais trouveront l’Europe de plus en plus inamicale ? L’Anglais ne devrait-il pas réfléchir une bonne fois à sa stratégie européenne (y compris à un éventuel retrait) plutôt que de se laisser guider par les coups de tête du moment ?

Compléments :

L’économiste est un charlatan ?

Deux articles (The other-worldly philosophers, Efficiency and beyond) s’interrogent sur ce qui va arriver à l’économie, dont les théories ont collaboré à la dernière crise. Elles ont pas mal de points curieux :
  • Comme le montre le crash, elles n’avaient jamais été testées. Au mieux l’économie en est-elle au niveau de la médecine de Molière.
  • En fait, elle n’a même pas atteint celui des techniques des bâtisseurs de cathédrales : au moins eux connaissaient les limites de leur art, et étaient prêts à réparer les fentes de leurs édifices au fur et à mesure qu’elles apparaissaient. Surtout, ils ne faisaient pas prendre de risque « systémique » à la terre.
  • Peut-être le plus surprenant est que les économistes découvrent ce que tout le monde sait, par exemple qu’en phase spéculative, il est rationnel d’aller dans le sens de la spéculation, et pas, fondement de la science économique (!), de faire l’inverse.
  • En tout cas, il n’est toujours pas question que l’économie s’inspire des sciences humaines.
Paul Krugman donne une piste de renouveau, géniale : étudier les crises pour les comprendre. Autrement dit sortir de son université et essayer de construire des théories qui collent au comportement du monde. 

Compléments :

Obama : charme éventé (2)

The Economist (The Obama cult) reprend le fil de ma réflexion sur l’avenir de B.Obama. Il pourrait être victime des espoirs que l’Amérique a mis en lui.

M.Healy prédit que sa présidence s’achèvera en échec, « peut-être la moins populaire de l’ère moderne ». C’est à M.Obama de lui donner tort.

Compléments :

vendredi 24 juillet 2009

USA : besoin de réforme

Ce matin, je vois passer des nouvelles disant que la police américaine aurait arrêté une quarantaine de personnes dans le New Jersey, parmi lesquelles des maires et des rabbins (!), dans le cadre d’affaires particulièrement douteuses, incluant un trafic d’organes. Encore une histoire pour Hollywood.

Le système financier américain ne survit que grâce à la bonne volonté de ses contribuables, son système de santé menace de mettre le pays à genoux (Obama : charme éventé ?), les scandales succèdent aux scandales. Je m’interroge. L’Amérique a passé le siècle précédent à essayer de nous réformer (Et l’Amérique créa le monde à son image…), ne serait-il pas temps qu’elle mette ses affaires en ordre ? Et s’inspirer de la veille Europe ne pourrait-il pas lui être utile ?

Compléments :

  • Michel Crozier pensait déjà comme moi dans les années 80. à l’époque le modèle américain semblait en faillite. Depuis, deux bulles ont passé… (CROZIER, Michel, Le mal américain, Fayard, 1981.)

Chinois et Rio Tinto

La Chine discute prix avec des fournisseurs de minerais de fer. Et elle innove en termes de négociation : elle met en prison leurs employés (notamment ceux de Rio Tinto).

Comme se fait-il que l’élite économique mondiale se soit précipitée dans les bras chinois en abandonnant ses propres intérêts nationaux ? Que dire des délocalisations massives qui ont apporté à la Chine un savoir-faire qu’elle utilise maintenant pour mettre ses concurrents en faillite ?

Les économistes jugent ce comportement irrationnel : plus la Chine met de monde en prison, moins elle trouvera d’investisseurs ; l’économie de marché c’est un échange : plus la Chine détruit notre industrie, moins on pourra lui acheter… Plus exactement, ils pensaient que l’économie de marché civiliserait la Chine.

L’hypothèse était irrésistible : si elle était juste, il y avait d’énormes gains à faire. Par conséquent, elle ne pouvait qu’être juste. Les hommes d’affaires ont fait, dans leur domaine, le pari de Pascal.

Compléments :

Obama : charme éventé ?

Signes inquiétants ?

  1. Un professeur noir de Harvard et son chauffeur forcent la porte du dit professeur (bloquée, clés perdues ?), les voisins appellent la police, qui emmène le professeur au poste. B.Obama dénonce la stupidité de la police. Mais il se pourrait que la conduite du professeur n’ait pas été irréprochable (en fait, il aurait été arrêté pour avoir insulté le policier). Terrain dangereux : M.Obama semble avoir dévoilé un a priori selon lequel le policier (= l’Américain moyen) est raciste. Partagerait-il les préjugés de l’élite démocrate sur la stupidité du peuple américain ? Ce genre de bavure pourrait être très mauvais pour sa santé politique.
  2. La réforme du système de santé. Il y avait une habilité certaine dans la manœuvre. L’anxiété de survie est là : le système de santé américain coûte deux fois plus cher que celui de la France, soigne moins bien, 25% de la population n'est pas ou mal couverte. Pire, la croissance de son coût menace de mettre le pays en faillite dans les prochaines décennies. M.Obama donne des directives au Congrès et lui demande une proposition. Ainsi, comme le disent mes livres, il ne prend pas le risque de la résistance au changement : le congrès propose, M.Obama juge. Mais rien ne sort. Problème ? Le coût des mesures proposées, mais aussi peut-être des résistances culturelles (rejet d'un interventionnisme grandissant de l’état - forcément inefficace, contrairement au marché - et de toute augmentation des impôts). Un échec serait mauvais pour la crédibilité de son administration.

Les politiciens ont de grands défauts mais une énorme qualité : ce sont des survivants, ils ont une capacité extraordinaire à se sortir des situations désespérées, à se réinventer. Il faut espérer, pour lui, que M.Obama est un politicien.

Compléments :

jeudi 23 juillet 2009

Japon en hiver (2)

Enjeux internationaux de France culture. Au Japon, le parti au pouvoir depuis 55 ans est usé. Les postes de responsabilité se transmettent de père en fils. Fils pas très brillants et fatigués, qui abandonnent le combat à la première escarmouche. Le parti d’opposition ne semble guère plus rassurant : le prochain premier ministre est petit-fils de premier ministre, et le parti lui-même est l’agglomération de petits partis et d’anciens membres du parti au pouvoir.

Comment en est-on arrivé là ? Nouvelle application de ma théorie du parasitisme, qui aurait disloqué l’organisation traditionnelle japonaise, faite de solidarité ?

Pas évident. Si c’est le cas, le Japon a le parasite peu combatif : ceux qui sont au pouvoir ne cherchent pas franchement à défendre leur magot.

Dislocation de la société japonaise, privée de motivation ?

À étudier

Compléments :

Euro surévalué ?

Technique classique pour savoir si une monnaie a une valeur correcte : comparer le prix d’un même article partout dans le monde.

The Economist choisit à son habitude le Big Mac (Cheesed off). Ce qui donne, par rapport au dollar, une Chine sous-évaluée de 49%, l’Angleterre a peu près correcte, les pays d’Europe continentale très surévalués (+29% pour l’Euro, mais +55% pour le Danemark).

Mesure pas très fiable, mais qui doit donner quand même une idée pas idiote des déséquilibres en cours.

En résumé l’Europe de l’Ouest semble faire les frais de la relance mondiale. Dans ces conditions est-il surprenant que la récession y soit plus forte que chez les pays qui semblent à l’origine de la crise (les pays anglo-saxons ou la Chine, suivant les sources) ?

État de l’Allemagne

J’entends des bruits dissonants sur l’Allemagne. D’un côté son économie semble connaître une forte récession, on parle d’un plan de sauvetage à l’américaine pour ses banques, de l’autre sa population semble confiante et bien dans sa peau. Qui croire ?

Bizarrement, The Economist est contradictoire. Son édito enjoint l’Allemagne de se réformer, de compter moins sur l’industrie et plus sur les services, de renforcer ses universités (bizarre voilà les conseils que donnaient les économistes libéraux, maintenant discrédités). Un article de fond est plus nuancé : Allemagne prudente qui s’accroche à ce à quoi elle croit. Ici pas de brillante théorie économique (on s'en méfie ?). En particulier, l’Allemagne tente de réduire au maximum les mises au chômage. En comparaison, la France semble très libérale.

Je me demande si la stratégie allemande n’est pas le pendant de la stratégie anglo-saxonne.

  1. Cette dernière dit qu’il faut détruire l’infrastructure économique pour qu’elle soit prête à se précipiter dans la direction qu’indiquera la reprise.
  2. Les Allemands semblent penser que s’ils détruisent tout ils auront du mal à repartir de quelque part ; et que l’économie pourrait reprendre là où elle s’est arrêtée : à quelques manipulations frauduleuses près, les besoins mondiaux sont toujours les mêmes. Les pays émergents émergent, et l’effet de serre menace notre avenir. Sur les dossiers de fond le rouleau compresseur allemand est correctement dirigé.

Le problème que posent ces deux stratégies est qu’elles me semblent énormément dépendre de l’extérieur, de sa bonne santé économique, et de son bon vouloir.

Compléments

mercredi 22 juillet 2009

L’optimisme pour les nuls

Au début de la crise, j’ai cherché des raisons d’être optimiste. La meilleure me semble-t-il est que pour sortir de tous les malheurs qu’on nous annonce, il va falloir faire preuve d’une grande créativité et de pas mal de solidarité. L’avenir sera humain et intellectuellement stimulant ou il ne sera pas ! En tout cas, les chercheurs semblent avoir découvert une source d’optimisme à meilleur marché : imaginer que ce qui est vraiment important pour soi aurait pu ne pas arriver.

Par exemple, c’est un hasard invraisemblable qui fait que vous avez trouvé l’homme ou la femme de votre vie. Et si ce hasard n’avait pas eu lieu ? (What If I'd Never Met My Husband.) Voyons, qu’est-ce qui pourrait me réjouir ?

  • Quand on considère les balbutiements qui ont présidé à la découverte de l’énergie atomique et à la mise au point de son exploitation, aux accidents, et aux expérimentations russes notamment, la probabilité initiale de survivre à cette découverte devait être proche de 0. C’est fantastique que la science ne nous ait pas détruits. Le scientifique est d’ailleurs un être inquiétant. Son hyperspécialisation fait qu’il ne sait rien du monde, qu’il n’en voit que son obsession, qu’il ne peut supporter aucune contrainte, et surtout pas celles de la démocratie. Son mélange avec l’économie de marché, qui, par définition, ne voit qu’à court terme, est explosif.
  • En fait, ce n’est pas ça qui me réjouit le plus. Je crois qu’il en faudrait très peu pour que notre monde devienne kafkaïen. Imaginez que tout se dégrade un peu plus qu’il ne le fait. Par exemple que les cyclistes et les automobilistes respectent moins souvent la réglementation qu’aujourd’hui, que l’alarme de la caisse de retraite qui est à côté de chez moi ne se soit pas arrêtée de sonner la nuit, au bout de 2 ans, que les chirurgiens deviennent un petit peu plus distraits, que les impôts perdent nos chèques… Notre vie serait un enfer.

Ajoutez à cela le fait qu’il est quand même remarquable que cette crise n’ait pas suscité le repli sur soi égoïste de l’après première guerre mondiale et vous conclurez, avec les scientifiques du premier paragraphe, qu’il y a de solides raisons d’être optimiste.

Compléments :

  • Il y a des bombes qui se perdent, ou énergie atomique et distraction.
  • Le travail de la science : OGM et scientifiques. Son mélange avec l’économie : Le triomphe des OGM. Scientifique et économie de marché posent d’ailleurs la question principale de beaucoup de changements : comment trouver une solution honnête, et ne pas court-circuiter les règles de la société ? (Une question que je crois équivalente à celle de la durabilité des entreprises et de la société.)
  • Peindre un monde effroyable, qui aurait pu être le nôtre, recette de film a succès ?

Changement et grande entreprise

Hervé Kabla a publié un billet concernant les difficultés culturelles que Dassault Systèmes éprouve lorsqu’il acquiert une entreprise. J’ai vu ce billet relativement tôt, mais je pensais que je n’avais pas grand-chose à dire sur le sujet. Finalement, j’ai compris que c’était une question de conduite du changement.

En fait, tout ce que disent ce billet et les commentaires qu’il a suscités aurait pu être dit à l’époque où je travaillais pour DS, il y a plus de 15 ans. Alors, l’équipe dirigeante actuelle était en cours de constitution. J’ai aussi vu la première acquisition (Cadam), rencontré certains de ses employés – complètement perdus, et lancé les premiers partenariats (jusque-là, ils faisaient face à une forte résistance interne). Déjà le paradoxe entre une success story admirable et des processus de fonctionnement apparemment peu rationnels étonnait et suscitait des désillusions quasiment amoureuses.

Ce qui m’a frappé quand j’ai quitté DS, c’est que beaucoup d’autres entreprises lui ressemblaient. Particulièrement celles qui font rêver, dans le high tech ou les médias. J’ai fini par comprendre que toute entreprise a ses rites qui ont une rationalité que la raison ne comprend pas. Ils résultent des multiples problèmes qu’elle a dû résoudre au cours de son histoire. Toute organisation est « complexe », au sens de « théorie de la complexité ». C’est pour cela que le nouvel embauché passe par une sorte de parcours d’initiation qui fait de la culture de l’entreprise une seconde nature. Malheureusement, les membres des entreprises acquises rejoignent la société sans ce processus d’acculturation.

Notre premier partenaire a sablé le champagne en pensant que sa fortune était faite. Je lui ai expliqué que si DS mettait à disposition beaucoup de moyens, ils ne travailleraient pas, seuls, pour lui ; il faudrait apprendre à les identifier et à les utiliser ; et donc il fallait avoir un minimum de stratégie. DS lui donnerait des échasses, mais ne marcherait pas à sa place.

Maintenant, le « changement ». Le fond du débat entre Hervé et de ses interlocuteurs est la question suivante : les idées (brillantes) des ingénieurs qui rejoignent DS peuvent-elles influencer sa direction ?

Le management centralisé de DS lui permet de bouger très rapidement, quand il sent l’urgence de la situation (cf. son repositionnement des années 90). Ce qu’il cherche ce sont des innovations de rupture. Pas tant des concepts exotiques que des idées de bon sens qui peuvent transformer le métier de son marché. En réalité, il ne faut pas qu’une idée, il faut aussi un plan de mise en œuvre susceptible de marcher immédiatement. Sans lui, la complexité de l’organisation dont il est question plus haut « tue » l’idée (le passage en force ne réussit que dans les situations d’urgence extrême qui concernent l’ensemble de l’organisation). Ce plan doit donc avoir été conçu avec ceux qui auront à le mettre en œuvre.

Je récapitule. Il me semble que pour faire bouger l’entreprise, il faut proposer à son top management des idées de rupture résultat d’une analyse pertinente des besoins du marché et des capacités de la technologie ; formuler ces idées de manière « vendeuse », en respectant les codes de l’entreprise (qu’Hervé décrit en creux) ; les accompagner d’un plan d’action détaillé porté par ceux qui devront le réaliser.

C’est la technique que j’ai employée pendant quelques années.

Ce petit exemple veut montrer :

  1. qu’il ne faut pas s’arrêter à une rationalité à courte vue lorsque l’on juge une entreprise ;
  2. que sa complexité apparente sous-tend une logique qui permet des changements rapides et majeurs.

mardi 21 juillet 2009

Économie irréelle

J’ai toujours eu l’impression que la « valeur » dont on nous rebattait les oreilles était de la monnaie de singe. La bourse monte et baisse, sans que rien ne change, sinon les appétits et les angoisses de quelques traders. Je crois que je ne suis pas prêt de changer d’opinion :

Une « modeste » évolution des règles gouvernant la comptabilité des banques est décidée en octobre 2008, les banques reprennent le calcul de leurs résultats : leurs profits ont augmenté de 29md$. (Divine intervention.)

Durant ces dernières décennies, les financiers appelaient ce type de manipulation une « innovation », ils étaient convaincus qu’elle était comparable, voire supérieure, aux découvertes d’Einstein, Pasteur ou Edison.

Boeing achète ses sous-traitants

Réaction tardive à une nouvelle aperçue il y a quelques temps : Boeing a dû acquérir un de ses sous-traitants, qui lui donnait du fil à retordre (si je comprends bien, c’est le second qu’il achète). Pas franchement une bonne nouvelle : le cash de la société s’épuise, et ce sauvetage en annonce peut-être d’autres.

Jusqu’ici les grandes entreprises, en particulier les constructeurs de voitures et d’avions, avaient l’obsession de devenir des sortes de holding financières ayant délégué le maximum des tâches de conception et de fabrication à une sous-traitance en concurrence parfaite, si possible délocalisée, administrée par les lois du marché. Un grand avantage du dispositif, notamment pour Boeing, était de ne plus avoir à fréquenter les syndicats américains. Le brillant montage intellectuel a rencontré des désagréments imprévus : Boeing, par exemple, n'arrive plus à produire de nouveaux modèles…

Mais ça ne fait que commencer. Les acheteurs des grands groupes et leur gestion peureuse de la crise ont mis leur sous-traitance dans un état désastreux. Il se peut qu’à la fin de la crise, il ne reste plus qu’un tout petit nombre de très gros fournisseurs en situation de monopole. Tel est pris qui croyait prendre

Comment les constructeurs peuvent-ils éviter ce piège ? Probablement en acquérant des sous-traitants, ou, au moins, en réacquérant un savoir-faire de conception d’équipement et de gestion de fournisseurs, et en cantonnant la sous-traitance dans son ancien rôle de production.

Les constructeurs vont-ils mettre au placard leurs modèles financiers et leurs acheteurs, et réapprendre leur métier ?

Compléments :

Démocratie et libéralisme (suite)

Le libéralisme c’est faire que l’homme ne puisse en asservir un autre. C’est le problème des Lumières. Mais, au fond, la démocratie n’est pas la seule solution à ce problème. Une société traditionnelle où chacun suit des rites qu’il accepte marche aussi bien : il n’obéit à personne sinon à l’organisation de la société.

Je me demande si la raison du succès démocratique n’est pas l’individualisme et le parasitisme. L’édifice traditionnel est vulnérable au parasite, qui utilise les institutions supposées servir la société pour ses intérêts propres. C’est ce que les Anglo-saxons ont reproché à l’église catholique : d’avoir été prise en otage par quelques parasites qui prétendaient modeler les âmes à leur goût.

La démocratie dans son acception initiale est un gouvernement de tous. Dans un tel édifice, dont nous sommes loin, chacun a une « force » équivalente à celle des autres (un pouvoir d’influence similaire), et l’édifice est autorégulé : l’activité de chacun permet naturellement de contrôler celle des autres (cf. synchronisation des applaudissements). Une telle organisation « en réseau » est probablement aussi très efficace en termes de traitement de l’information et de résistance à l’aléa.

Rousseau pensait qu’un tel modèle n’était valable que pour une petite République (la sienne, celle de Genêve). Je n’en suis pas aussi sûr.

Compléments :

lundi 20 juillet 2009

Leçon de manipulation pour les enfants

Je dépasse une mère et son fils. « Gregor dépêche toi. Si tu ne te dépêches pas maman va manger ta part de gâteau. » Gregor accélère le pas.

Voici la leçon de la journée pour le petit Gregor : on fait de nous des accro des sucreries pour nous rendre aisément manipulables.

Décidément, le règne de la raison qu’annonçaient Kant et quelques autres est bien loin de nous.

Hongrie : le scénario nazi ?

La Hongrie, aujourd’hui : montée d’un puissant parti nationaliste, anti-Rom et antisémite. Des souvenirs effrayants ressurgissent.

On reproche aux Rom d’être pauvres, et aux Juifs d’être riches… Ces Hongrois sont idiots ? Peut-être pas : Juifs et Roms ont une caractéristique commune : ils sont « différents ». Si mon diagnostic est juste les handicapés et les homosexuels devraient être inquiets.

Je soupçonne qu’il y a ici un problème que je rencontre dans l’entreprise : quand elle est mal conçue ses membres veulent des boucs émissaires. Erreur, le dysfonctionnement ne vient pas de l’homme, mais de « l’organisation » de l’entreprise. Elle a besoin d’un « changement ».

La Hongrie semble avoir été victime de l’apprenti sorcier libéral : il a tenté d’y implanter une démocratie de type anglo-saxon, probablement combinée avec le fin du fin du libéralisme économique. Aujourd’hui l'économie est en crise et les institutions « démocratiques » amplifient le cercle vicieux de la haine.

Allemagne années 20 ? Pas loin, mais la crise n’est pas aussi grave qu’alors, et l’environnement international est peu propice à une expérience totalitaire. Mais il serait peut-être judicieux que l’on donne à la Hongrie un coup de main pour qu’elle réussisse son changement. C'est-à-dire qu’elle mette au point un modèle de société efficace et conforme à ses valeurs, comme l’a fait l’Allemagne (et nous, accessoirement).

Compléments :

Logique des partis politiques

Quelle cacophonie ! J’ai l’impression que le PS est un parti où l’on parle sans écouter. Un peuple de « donneurs de leçons », de croisés de la vraie foi. Malheureusement, la foi en question n’est plus aussi unique et inébranlable que par le passé.

Le gouvernement, pour sa part, n’a pas ce défaut : il dépense des fortunes dans des enquêtes d’opinion. Mais s’il écoute, il tend à chercher ses réponses dans un arsenal populiste.

Y a-t-il une logique derrière ces comportements surprenants ? Hypothèse du moment :

  1. La droite cherche à pousser les intérêts du « business », pour cela elle doit calmer le peuple qui en est la principale victime. Ce qui expliquerait le paradoxe franco-américain : les partis de droite sont des partis populistes.
  2. La gauche est le parti des bons sentiments, de la morale. Elle cherche à discréditer son adversaire en montrant qu’il est le mal. De ce fait, elle attire vers elle un électorat qui peut s’offrir ce type de considération, donc protégé des aléas de l’économie (fonctionnaires, cadres supérieurs…).

Il n’est pas impossible que chaque parti défende, au fond, les intérêts d’une même élite. Ce sont des enjeux de préséance plutôt que d’idées qui justifient l’opposition des partis. Par contre la piétaille qu’ils manipulent, comme lors des guerres de religion, elle, s’étripe par conviction.

On pourrait avoir ici une explication de la raison pour laquelle les partis considèrent les problèmes du pays comme une abstraction d’une immense complexité : ils ne les concernent pas.

Compléments :

dimanche 19 juillet 2009

Démocratie et libéralisme

Un article de The Economist traitant des insuffisances de la théorie économique (What went wrong with economics) contient la phrase suivante :

Et si l’Économie, en tant que discipline générale mérite une défense ferme, c’est aussi le cas du paradigme du libre échange. Trop de gens, particulièrement en Europe, assimilent les erreurs faites par les économistes à un échec du libéralisme économique. Leur logique semble être que si les économistes se trompent, alors les politiciens feront mieux. C’est une conclusion fausse – et dangereuse.

Décidément The Economist n’aime pas les politiciens, et donc la démocratie telle que nous l’entendons.

Comme souvent, son raisonnement est biaisé. Ce qu’il reproche à la démocratie, c’est les petites faiblesses, irritantes c’est vrai, des hommes politiques. Mais ce qu’il ne comprend pas, c’est que le mécanisme est globalement efficace. Quand rien ne va, les politiques font, dans la mesure du possible, ce qu’ils peuvent pour sauver la nation.

Le marché fonctionne exactement à l’envers : ses mécanismes élémentaires semblent parfaits, mais, globalement, il est sourd aux cris du peuple et inadaptable. Pourquoi croire que, parce qu’il semble (à tort) être impersonnel, il doit être l’arme du libéralisme, c'est-à-dire de l’indépendance de l’homme vis-à-vis de l’arbitraire d’autres hommes ? Un monde qui obéit aux lois du marché c’est la victoire du court terme, de « greed and fear » - de ce que l’individu a de plus primaire, la transformation de l’homme en outil de production spécialisé – comme le veut la théorie de Smith, bref la négation de tout ce qui fait ce que nous sommes. Les mécanismes d’échange sont utiles, mais comme des moyens, pas comme des fins.

Si The Economist est mécontent de notre démocratie, pourquoi n’essaie-t-il pas de l’améliorer ?

Compléments :

Maison de Bambou

Film de 56 parlant de malfrats américains sévissant au Japon.

Je me demande si le film n’est pas avant tout l’application parfaite des conventions de l’époque. Ça va vite ; Robert Stack y est un gros dur qui parle comme Robert Mitchum ; Robert Ryan, inquiétant chef de gang perdu (comme souvent à l’époque) par un instant d’humanité ; des Japonais, encore dans la précarité, qui ne semblent là que pour fournir au film une beauté exotique. (Que je ne croyais pas japonaise, alors qu’elle l’est.) Quand l'Américain est à l'étranger, il s'intéresse peu aux paysages et aux moeurs locaux.

Reluctant crusaders - les USA façonnent le monde

Mes réflexions sur l’Europe (Idée d'Europe) ont produit une question inattendue : et si l’Europe, loin d’être une invention européenne, fruit de siècles de conflits et de pensée commune, était une création des USA ? Et si l’incompréhension de ce créateur pour notre culture expliquait l’état bringuebalant, mal fini de l’Europe, ses logiques contradictoires qui n’aboutissent qu’à des compromis bancals ? La réalité dépasse la fiction. DUECK, Colin, Reluctant Crusaders, Princeton University Press, 2006.

Ce livre veut comprendre comment se forment les stratégies des nations. Son cobaye est l’Amérique.
Certes, les événements (le nécessaire équilibre des forces mondiales) sont déterminants, mais ils ne sont pas suffisants pour tout expliquer. Les stratégies sont « filtrées » par la culture nationale. Pourquoi ? Essentiellement parce qu’une stratégie doit faire vibrer la nation pour l’entraîner, et qu’il y a très peu de thèmes qui la mettent en mouvement. Après cela, bien sûr, d’autres facteurs entrent en jeu, contexte national du moment, ou personnalité du président, par exemple, mais ils sont secondaires.
Le drame de l’Amérique (et de l’humanité) est que sa culture lui impose des contraintes contradictoires. D’un côté, elle se voit comme le sauveur du monde, elle a une mission : imposer ce qu’elle est à la Planète. De l’autre, elle veut le faire sans moyen. Du coup, notre histoire n’est qu’utopies qui s’effondrent piteusement.

Le bien et le mal expliqués
L’Amérique se voit comme un îlot de civilisation, du bien, appelé à sauver le monde de son incompréhensible stupidité. Ce bien, c’est la démocratie, la liberté des peuples à décider de leur sort, et l’économie de marché (idées de Locke). Par une sorte d’effet domino, le bien gagne le monde et le pacifie. Alors le Paradis est terrestre. C’est ce Paradis terrestre, rien de moins, que l’Amérique a tenté de réaliser ce dernier siècle. À plusieurs reprises, elle a cru y parvenir par un coup de baguette magique. À chaque fois elle s’est engagée dans une aventure dont elle n’avait pas prévu la complexité et le coût.
Une caractéristique concomitante de l’Amérique est sa peur de la contamination. Elle veut garder à distance les influences délétères des autres cultures, les réformer sans les toucher. Un peu à l’image de sa façon de faire la guerre : au moyen de machines. Un débat permanent est donc : faut-il imposer nos idées par la force, ou attendre à ce qu’elles gagnent par elles-mêmes ? Dans les deux cas, on veut réussir avec une extraordinaire économie de moyens, et, surtout, avec le minimum « d’entanglement » de contact avec les indigènes impurs.
Car l’Amérique n’est pas qu’un bon samaritain, c’est aussi une forteresse assiégée. La barbarie (le mal), comme le bien, peut gagner le monde et anéantir l’Amérique, par « effet domino ». La pomme pourrie, le pays refermé sur lui-même (Japon du 19ème siècle, URSS, « états voyous » modernes), qui refuse de commercer, contaminera le tonneau. Face à cette menace, aussi infime soit-elle, il faut adopter des mesures préventives implacables.

Quelques exemples d’application :

Wilson et la Ligue des nations
Grand idéaliste, Wilson veut mettre un terme à toutes les guerres en faisant gérer le monde par les nations, qui auraient abandonné leurs archaïsmes, notamment leurs colonies.
Les européens, favorables à ses idées, lui expliquent toutefois qu’ils ne peuvent vivre sans colonies. Il les leur laisse. Et puis l’Europe, percluse de dettes, lui demande de poursuivre après guerre la coopération économique commencée pendant celle-ci. Mais lier les sorts de l’Amérique et de l’Europe est inacceptable. Alors, pour les renflouer, il n’a qu’une solution : permettre aux alliés de dépecer l’Allemagne. Il a vidé son texte de sa substance, mais l’idée de Ligue des nations est approuvée.
De retour chez lui, une résistance se fait jour. Une ligne plus pragmatique apparaît (qui probablement aurait permis d’éviter la crise économique qui a suivi, et une nouvelle guerre) : un accord, limité, d’entraide avec la France et l’Angleterre.
Aucune de ces idées n’arrivera à trouver la majorité nécessaire au Sénat. La première parce qu’elle lie trop fortement l’Amérique aux affaires du monde. La seconde parce que son pragmatisme rappelle trop les manigances à court terme de la vieille Europe.
Résultat ? L’Amérique se replie sur elle-même. Le Monde est parti pour une nouvelle guerre.

La stratégie de « containment » de l’URSS
Après la seconde guerre mondiale, l’Amérique se demande si elle ne doit pas faire rendre à l’URSS ses conquêtes européennes. Mais cette dernière est trop forte militairement. Alors, s’accorder sur des « sphères d’influence » ? L’URSS serait d’accord. Mais le caractère militant de ses théories promet la contagion. Il faut stopper son avancée, en cherchant, en retour, à la gagner sournoisement aux bienfaits de la démocratie. Ce « containment », cette mise en quarantaine, doit s’étendre au monde entier.
Une fois de plus, l’Amérique ne veut pas s’engager, pas laisser de troupes sur le territoire européen, ou subventionner massivement une reconstruction. Mais ses alliés européens lui font comprendre qu’elle ne peut pas recommencer comme en 14, il leur faut une aide économique et militaire. L’Amérique se trouve contrainte d’obtempérer et de se laisser absorber par les affaires européennes.
Ailleurs, elle veut faire éclore, entre mouvements de libération communistes et colonialismes ou dictatures, une troisième voie démocratique. Son insuccès la force à opter pour la solution non communiste, qu’elle finit par se trouver obligée de porter à bouts de bras (cf. Vietnam).

L’après guerre froide, Clinton et les institutions internationales
Fin de la guerre froide. S’il restait encore quelqu’un qui doutait que l’Amérique n’était pas porteuse de la lumière divine, il est maintenant définitivement convaincu de son erreur.
Bizarrement, les USA ne replient pas le dispositif de la guerre froide. Ils savent qu’ils doivent administrer le monde, avec bienveillance. Il est désormais ouvert à un commerce mondial, la géopolitique est remplacée par la géoéconomie. Mais, le Paradis ne sera terrestre que lorsque la terre sera à l’image des USA : il faut en parachever les réformes libérales.
Certes ce Paradis est peuplé de multiples « serpents venimeux », que l’on découvre avec surprise : « états voyous », terrorisme, armes de destruction massive, grandes puissances hostiles (Chine)… C’est à cette époque que naissent les théories néoconservatrices qui veulent imposer par la force la domination américaine. Mais l’élite gouvernante croit à une contamination naturelle.
Elle pense majoritairement que le monde fait face à des problèmes globaux (environnement, pauvreté, droits de l’homme, développement économique, terrorisme…), qui nous concernent tous, et qui ne se résoudront que par une coordination mondiale pilotée par des institutions internationales, sous le leadership américain (l’impératif de ce leadership est la « leçon centrale de ce siècle »). Retour aux idées de Wilson. Et hasard heureux, ces institutions promeuvent les valeurs et les intérêts américains. Parallèlement, une réforme accélérée de la Chine, de la Russie, et des pays peu ou pas démocratiques (les pays d’Europe de l’est doivent devenir des « démocraties de marché ») les rendra amicaux et civilisés.
Mais, si l’influence de l’Amérique est partout, les moyens matériels (aide, diplomatie) qu’elle met à sa disposition sont remarquablement faibles relativement à sa richesse. Certes le gouvernement Clinton sera entraîné dans plusieurs guerres, mais à son corps défendant, et à chaque fois en y engageant aussi peu d’hommes que possible. Ce qui a conduit à un traitement tardif, et désastreux des problèmes.

Bush et l’après 11 septembre
Initialement Bush semble vouloir mettre un terme aux folies utopiques de son prédécesseur et se replier sur le territoire national. C’est « le retour du professionnalisme ».
Jusqu’au 11 septembre. Alors la vengeance doit être à la hauteur de l'insulte. Il lâche ses conseillers néoconservateurs que jusque-là il n’écoutait pas. Ils vont mettre en œuvre la version « hard » des idées de l’élite. Une fois de plus, sans les moyens qu’il faut. On envahit l’Irak et l’Afghanistan, mais sans penser qu’il va falloir reconstruire complétement ces deux sociétés.

Et Obama ?
Le livre ne traite pas de B.Obama, qui n'existait pas lors de sa publication. Je le prends comme exemple d’application.
  • Le président. Obama semble un idéaliste dans la grande tradition américaine. En même temps, il est un peu plus réaliste que ses prédécesseurs : contrairement à ses engagements de campagne, il a compris que terminer proprement les affaires irakienne et afghane demandera des moyens. Cependant, il ne semble pas prêt à leur accorder le strict nécessaire (= ce qu’il faut pour faire fonctionner des démocraties). Internationalement, bien que convaincu de détenir la vérité, il sait que la suffisance américaine est insupportable au monde. Il joue profil bas.
  • Un paramètre déterminant dans la stratégie américaine est le poids relatif des USA. Important, il les pousse au prosélytisme, faible, ils se replient sur eux-mêmes. La croissance de la puissance Chinoise aura-t-elle pour conséquence un nationalisme étroit, un désengagement des affaires du monde ? Obama semble y tendre (cf. sa demande aux Européens de s’occuper de leur sécurité).
  • Le paramètre culturel. Le triomphe chinois promet d’être celui de la « barbarie ». C’est un régime dirigiste, qui ne semble croire qu’aux rapports de force, et qui plie les lois de l’économie internationale à son bon plaisir. L’Amérique pourra-t-elle ne pas réagir à la dégradation d'un ordre mondial qui lui est nécessaire ? Choisira-t-elle de continuer à se bercer d’illusions ? Mais le modèle culturel de Colin Dueck est-il valable ? L’économie mondiale était le grand œuvre de la pensée américaine, de ses élites intellectuelles et managériales, de ses prix Nobel. La crise a montré la faiblesse de l'édifice. C’est pour cela que le pays a tant de mal à envisager autre chose qu'un replatrage.
Le plus vraisemblable semble donc une fluctuation entre les différentes stratégies culturelles américaines, et surtout une période d’inquiétude et de doute (« dégel » au sens de Lewin). Mais le modèle libéral américain fait l’objet d’un tel consensus, est fiché tellement profondément dans les consciences de tous qu’il paraît impossible à ébranler, à moins de l’équivalent des deux guerres mondiales européennes. Et encore.

Compléments :
  • J’avais remarqué le paradoxe selon lequel un pays replié sur lui-même est une menace mortelle pour l’Amérique : Démocratie américaine.
  • Ce texte explique les certitudes qu’ont les néoconservateurs et sur la nature desquelles je m’interrogeais (Neocon) : fondements du modèle de société américain = bien. C’est ce qu’ils auraient retenu des leçons de Leo Strauss (Droit naturel et histoire / Strauss).
  • L’ère Clinton et ses réformes de l’économie mondiale, et la série de crises qui l’a accompagnée : Consensus de Washington.
  • Une précision sur ce que l’Amérique entend par démocratie, et qui ne correspond pas à la définition que nous en avons. La démocratie américaine est une version ultra light du concept : c’est le strict minimum qui permette au marché de fonctionner. Il semble même que quelques règles explicites bien choisies puissent suffire à encadre l’activité humaine, ce qui évite à l’homme, vu comme un mal absolu, de mettre ses pattes sales dans les rouages de l’univers. (HAYEK (von) Friedrich A., The Road to Serfdom, University of Chicago Press, 1994.) Application: The Economist : anti-démocratique ?
  • Attention, le talon d’Achille de l’Amérique est le doute : Sarah Palin et Gregory Bateson.

samedi 18 juillet 2009

Musique : langage universel

Nous avons tous des grilles de décodage différentes, si bien que l’incompréhension pose des problèmes colossaux au changement, et le fait échouer bien souvent. Or, curieusement, il semblerait que la musique ne pose pas ce type de problème ; que, du moins pour les grands sentiments qu’elle véhicule, elle soit décodable de la même façon par tout homme, quelle que soit sa culture.

Une partie de l’explication viendrait de ce que le décodage de la musique met l’auditeur dans l’état (fait faire à ses muscles le même travail) de celui qui l’a produite. (Vrai pour le chant, l’instrument produirait un équivalent chant ?) Ce serait pour cela que l’on arriverait à synchroniser les mouvements humains grâce à elle : armées marchant au battement du tambour.

Je m’en retourne à ma réflexion sur la différence entre arts élitiste et populaire. Si tout le monde ressent la musique de la même façon, cela signifie qu’un sentiment qui m’est désagréable serait agréable à d’autres. Ce qui irait dans le sens de mes théories : Millenium.

Compléments :